TPSD-RDC.ORG
1
LA VERITE, PREALABLE NECESSAIRE A LA JUSTICE
1. De la dignité humaine à l'exigence de vérité
Si la dignité humaine est absolue, alors aucune société ne peut légitimement construire
son avenir sur la négation de la vérité concernant les atteintes portées à l'homme. La dignité ne
réclame pas seulement que l'homme soit protégé contre la violence; elle exige également que
sa souffrance ne soit pas effacée, déformée ou recouverte par le silence. C’est pourquoi, avant
même de réclamer justice, il faut avoir le courage de rechercher la vérité. La justice ne peut
durablement s’établir sur une réalité volontairement dissimulée. Elle ne peut condamner
justement si les faits sont falsifiés, si les victimes sont réduites au silence, si les responsabilités
sont déplacées ou si l’histoire des violences est réécrite au gré des intérêts du moment. La vérité
constitue ainsi non seulement une exigence morale, mais également une condition
épistémologique et juridique de la justice.
Dans les sociétés meurtries par les violences, la première injustice faite à la victime
n’est parfois pas seulement de lui avoir ôté la vie, la liberté, la sécurité ou les biens. Elle consiste
aussi à lui ôter le droit de faire reconnaître ce qui lui est arrivé. Une victime dont la souffrance
est niée est frappée une seconde fois. Le silence imposé à la victime, la falsification des faits,
l’occultation des responsabilités et la manipulation de la mémoire constituent autant de formes
de violence qui prolongent la violence initiale. Lorsque l’histoire d’un massacre est
volontairement obscurcie, lorsque la souffrance des populations est relativisée, lorsque les
victimes deviennent des chiffres anonymes ou lorsque les responsables se cachent derrière des
récits fabriqués, la violence ne disparaît pas: elle change simplement de forme.
La vérité devient alors un acte de dignité. Dire la vérité sur une souffrance humaine,
c’est reconnaître que cette souffrance a existé. C’est refuser que la victime soit transformée en
simple objet d’un récit politique. C’est lui restituer son visage, son histoire et sa place dans la
mémoire collective.
Ainsi, la vérité n’est pas une abstraction extérieure à la dignité humaine. Elle participe de la
dignité elle-même.
2. La vérité comme résistance à l’effacement de la réalité
Notre époque est confrontée à une crise particulière: celle de la capacité à distinguer
les faits des récits construits autour des faits. Il ne s’agit pas ici de prétendre que toute
2
information officielle serait mensongère ou que toute information alternative serait vraie. Il
s’agit de reconnaître un phénomène politique et social plus profond : le pouvoir peut chercher
à influencer non seulement les comportements des hommes, mais également leur perception de
la réalité.
Hannah Arendt a profondément interrogé cette relation entre vérité, politique et
pouvoir. Dans sa réflexion sur « la vérité et la politique », elle montre combien la vérité factuelle
demeure vulnérable dans l'espace politique lorsque les faits deviennent l'objet de manipulations,
de déformations ou de mensonges délibérés. Pour elle, la question n'est pas seulement que des
personnes mentent, mais que la destruction ou la manipulation des faits menace la possibilité
même d'un espace politique fondé sur une réalité commune.1 Dans Du mensonge à la violence,
elle revient notamment sur la fabrication du mensonge politique et sur ses conséquences pour
la vie publique.2 Le problème n'est donc pas simplement celui du mensonge individuel. Il existe
un mensonge qui relève de la faiblesse humaine, de l'intérêt personnel ou de la peur. Mais il
existe aussi un mensonge organisé, institutionnalisé ou politiquement instrumentalisé, qui peut
chercher à produire une certaine représentation du réel.
Lorsque le mensonge devient systématique, il ne cherche plus seulement à cacher une
vérité particulière: il cherche à rendre la vérité elle-même incertaine. C'est alors que se produit
une rupture particulièrement dangereuse. Le citoyen ne sait plus ce qu'il peut croire. La victime
ne sait plus si son témoignage sera entendu. La société ne sait plus à qui attribuer les
responsabilités. La mémoire collective devient vulnérable à la manipulation. Or, lorsqu'une
société ne parvient plus à distinguer le vrai du faux, elle devient plus facilement gouvernable
par la peur, la propagande, la désinformation et la violence. Le mensonge peut ainsi devenir une
technique de pouvoir.
3. Du mensonge politique à la violence
La réflexion d'Hannah Arendt permet précisément de comprendre que le mensonge
politique n'est pas nécessairement sans conséquence. Dans son analyse, le mensonge organisé
peut entrer en contradiction avec la réalité factuelle et contribuer à désorienter le jugement
collectif. Elle observe notamment que lorsque la frontière entre vérité et fausseté devient
1 Arendt Hannah, TRUTH AND Politics, in "Between Past and Future: Eight Exercises in Political Thought", New
York, Viking Press, 1968, pp. 227-264, spéc. p. 250.
2 Arendt Hannah, Du mensonge en politique: réflexions sur les documents du Pentagone, dans Du mensonge à la
violence", trad. Guy Durand, Paris, Le Livre de Poche, 2023, pp. 9-68
3
indifférente, la vie publique perd un de ses principaux points d'appui. C'est dans cette
perspective que le rapport entre mensonge et violence mérite d'être interrogé. La violence
physique détruit les corps, les maisons, les familles et les communautés. Le mensonge peut,
quant à lui, contribuer à détruire la représentation même de ce qui s'est produit. La violence tue
parfois l'homme, mais le mensonge peut tuer son histoire. La violence peut faire disparaître une
personne, le mensonge peut ensuite faire disparaître la vérité de sa disparition. Voilà pourquoi
la question de la vérité est inséparable de celle de la justice.
Dans une région meurtrie par des décennies de violences, il ne suffit donc pas de
compter les morts. Il faut chercher à comprendre qui sont les victimes, comment elles ont été
tuées, déplacées ou persécutées, dans quelles circonstances les violations ont été commises,
quelles structures ont permis leur répétition et quelles responsabilités doivent être établies. La
recherche de la vérité ne signifie pas que l'on possède déjà toutes les réponses, mais signifie
que l'on refuse de renoncer aux questions.
4. Le mensonge et l'instrumentalisation de l'homme
L'une des grandes tragédies de notre temps réside dans l'instrumentalisation de l'être
humain. L'homme devient parfois un instrument d'ambitions politiques, militaires,
économiques, géostratégiques ou idéologiques qui le dépassent. Il peut être déplacé, enrôlé,
manipulé, exploité ou sacrifié au nom des intérêts qui ne correspondent pas à sa dignité. Mais
l'instrumentalisation de l'homme atteint son niveau le plus inquiétant lorsque la vérité elle-
même devient instrumentalisée. La souffrance d'une population peut être utilisée pour justifier
une intervention. Une menace peut être exagérée pour légitimer une opération. Une
responsabilité peut être dissimulée afin de préserver une alliance. Une population peut être
présentée comme coupable afin de rendre acceptable la violence qui lui est infligée. Il faut donc
s'interroger sur le pouvoir de ceux qui disposent non seulement des armes et des ressources
économiques, mais également du pouvoir de produire, sélectionner, diffuser et imposer des
récits.
Jean Ziegler a consacré une partie importante de son œuvre à l'analyse des rapports de
domination dans l'ordre mondial contemporain. Dans Les Nouveaux Maîtres du monde, puis
dans L'Empire de la honte, il critique notamment les mécanismes de domination économique
et politique qui structurent les relations entre les puissances et les peuples du Sud. Son analyse
invite à poser une question qui dépasse la seule économie : qui possède le pouvoir de définir le
réel ? Qui peut imposer son récit au reste du monde ? Qui peut rendre certaines souffrances
4
visibles et en rendre d'autres presque invisibles ? Ces interrogations sont essentielles lorsqu'on
examine la tragédie de la République démocratique du Congo.
Ces interrogations ne permettent cependant pas de conclure, sans démonstration
factuelle, à l'existence d'un pouvoir unique contrôlant l'ensemble des événements mondiaux.
Elles invitent plutôt à étudier concrètement les rapports de pouvoir, les intérêts, les
responsabilités, les discours, les mécanismes économiques et les stratégies politiques qui
peuvent contribuer à maintenir certaines situations de violence. La vérité exige précisément
cette rigueur. Elle refuse aussi bien le mensonge officiel que la rumeur présentée comme vérité.
Elle exige des preuves, des témoignages confrontés, des archives, des enquêtes indépendantes,
la parole des victimes et la confrontation des différentes sources.
5. La vérité face à la tragédie congolaise
La République démocratique du Congo offre un terrain particulièrement douloureux à
cette réflexion. Depuis des décennies, des populations de l'Est du pays vivent au milieu de
violences, de déplacements forcés, de destructions, de traumatismes et d'incertitudes.
Derrière les statistiques se trouvent des personne: des femmes, des enfants, des
hommes, des familles séparées, des communautés déplacées et des générations marquées par la
peur. Mais derrière chaque victime se trouve également une question: Que s'est-il réellement
passé? Qui a tué? Qui a ordonné? Qui a financé? Qui a fourni les armes? Qui a profité? Qui
savait? Qui pouvait empêcher? Qui a choisi de ne pas agir? Et surtout: pourquoi certaines vérités
demeurent-elles si difficiles à établir? Ces questions ne doivent pas être posées dans une logique
de vengeance. Elles doivent l'être dans une logique de responsabilité. Car rechercher la vérité
n'est pas chercher un ennemi à désigner arbitrairement. C'est chercher à établir les faits afin que
la responsabilité puisse être déterminée selon le droit. C'est pourquoi la vérité doit être protégée
contre toutes les instrumentalisations: celle des gouvernements, celle des groupes armés, celle
des intérêts économiques, celle des puissances étrangères, mais aussi celle des acteurs nationaux
et internationaux qui pourraient être tentés de sélectionner les faits qui servent leur propre récit.
La vérité n'appartient à aucun camp. Elle appartient d'abord aux victimes et à la conscience
humaine.
6. Le droit à la vérité: de la mémoire à la justice
La recherche de la vérité possède également une dimension juridique. Notre quête
fondamentale dans la perspective de cet ouvrage est non seulement la conscientisation, mais
5
aussi un appel à rendre justice au cri de l'homme instrumentalisé en République Démocratique
du Congo et partout ailleurs où cela est une urgence et une nécessité.
La communauté internationale a progressivement reconnu l'importance du droit des
victimes à connaître les circonstances des violations graves dont elles ont été victimes et,
lorsque cela est possible, l'identité des responsables. L'Assemblée générale des Nations unies a
adopté en 2005 les Principes fondamentaux et directives concernant le droit à un recours et à
réparation pour les victimes de violations flagrantes des droits humains et de violations graves
du droit international humanitaire. Ces principes mettent notamment l'accent sur l'enquête, la
responsabilité et les réparations. La justice transitionnelle contemporaine confirme également
l'importance des mécanismes de recherche de la vérité. Les Nations unies soulignent que les
processus de recherche de la vérité peuvent compléter les mécanismes judiciaires en permettant
d'établir les schémas de violations, leurs causes et leurs conséquences, tout en contribuant à la
justice, aux réparations, à la guérison sociale et à la réconciliation.
Il apparaît alors que vérité et justice ne sont pas deux exigences concurrentes mais
complémentaires. Alors que la vérité établit ce qui s'est passé, la justice, elle, détermine ce qui
doit être fait face à ce qui s'est passé en vue d'une réparation qui restaure, autant que possible,
ce qui a été détruit incotestablement. La mémoire empêche que ce qui s'est passé soit à nouveau
effacé. Et les garanties de non-répétition cherchent à empêcher que l'histoire recommence afin
d'éviter la spirale de violence.
Ainsi se dessine une véritable chaîne de responsabilité: Vérité → Mémoire → Justice →
Réparation → Réconciliation → Non-répétition.
Cette chaîne de responsabilité nous pousse à oser poser une question fondamentale :
peut-on rendre véritablement justice à une victime sans établir la vérité sur ce qu'elle a subi ?
Une condamnation fondée sur une vérité incomplète peut laisser subsister l'injustice. Une
réparation sans reconnaissance de la souffrance peut devenir une simple compensation
administrative. Et une commémoration sans vérité peut transformer la mémoire en rituel vide.
Le peuple ne veut pas d'une paix sans vérité qui en réalité s'apparente à une suspension
provisoire de la violence plutôt qu'une véritable reconstruction sociale. L'exigence de la vérité
nous plonge dans le passé, non pour vivre éternellement dans le passé, mais pour empêcher le
passé de gouverner clandestinement le présent. La vérité n'est donc pas une obsession
rétrospective; elle est une condition de l'avenir. Nous voulons regarder en face les blessures afin
d'éviter le risque de transmettre les traumatismes aux générations futures. Nous devons
6
reconnaître un fait: une société qui accepte de nommer les victimes, d'établir les faits, de
reconnaître les responsabilités et de réparer les injustices crée les conditions d'une mémoire
réconciliée et un oasis de paix, inattaquable désormais.
7. POUR UNE JUSTICE FONDEE SUR LA VERITE
C'est ici que notre cri pour la justice prend tout son sens. Nous ne réclamons pas une
justice de vengeance, moins encore celle des vainqueurs. Nous ne réclamons pas une justice
sélective qui condamnerait certains crimes tout en fermant les yeux sur d'autres. Nous
réclamons une justice fondée sur la vérité et qui écoute les victimes; une justice qui recherche
les faits et établit les responsabilités selon la preuve et le droit. Une justice qui ne transforme
pas l'homme en instrument, mais qui restitue aux morts leur mémoire et aux vivants leur dignité.
Une justice qui ne se laisse capturer ni par les intérêts politiques, ni par les intérêts économiques,
ni par les rapports de puissance. Car lorsque la vérité est sacrifiée, la justice risque de devenir
elle-même un instrument du pouvoir. Mais lorsque la vérité est recherchée avec courage, rigueur
et impartialité, la justice peut redevenir ce qu'elle devrait toujours être: un acte de restauration
de l'humanité blessée.
Est il important de distinguer conceptuellement la vérité de la justice, tout en montrant
qu’elles demeurent intimement liées: la vérité établit ce qui est, c’est-à-dire l’adéquation entre
la réalité et ce qui est affirmé à son sujet. Elle ne depend donc pas donc pas de ce que le pouvoir,
les medias, une institution ou une majorité souhaite faire croire. La vérité ne devrait pqs être
considérée comme une notion abstraite, mais plutôt comme la reconnaissance fidèle des faits,
des personnes, des souffrances et des responsabilités. Et ce, indépendamment des intérêts qui
cherchent à les dissimuler, les deformer ou les instrumentaliser. La justice, quant à elle,
determine ce qui doit être fait à l’égard de ce qui est. Elle intervient à partir de la reconnaissance
de la vérité établie. La justice n’est pas la simple reconnaissance des droits, mais consiste à
réparer autant que possible les torts subis et d’établir, lorsque cela est necessaire, la
responsabilité des auteurs d’une injustice. Elle est une exigence éthique pour restaurer l’ordre
humain et juridique attaint par l’injustice.
C'est pourquoi, avant de demander: « Qui doit être jugé? », il faut avoir le courage de
demander: « Que s'est-il réellement passé? » Avant de rechercher la condamnation, il faut établir
les faits. Avant de construire la mémoire, il faut affronter la vérité. Avant de parler de
réconciliation, il faut reconnaître la souffrance. Et avant de prétendre reconstruire la paix, il faut
avoir le courage de regarder en face les blessures qui ont détruit la dignité humaine. La vérité
7
établit les faits auxquels la justice donne une réponse. La vérité révèle le mal commis; la justice
exige qu’il soit reconnu, réparé et, lorsque la responsabilité est établie, sanctionné. Sans vérité,
la justice risqué de devenir aveugle; sans justice, la vérité risque de demeurrer un simple constat
impuissant. La vérité n'est donc pas la fin de la justice. Elle en est le commencement.
Après avoir diagnostiqué le problème qui gangrène la quasi-totalité de la République
Démocratique du Congo et toute la région des Grands Lacs, dont le Grand-Kivu et l'Ituri sont
de grands moribonds, il nous est impérieux d'élaborer la thérapie, en la proposant à quiconque
voudra l'appliquer afin de redonner la santé à ces patients et même de les immuniser davantage
contre les maladies. Car, pour paraphraser Peter Gay, la philosophie est une médecine pour
l'individu et pour la société.3 Tout en maintenant vivant l'espoir du changement, nous voulons
réclamer à cor et à cris que la justice nous soit rendue. "L'histoire du monde, c'est le tribunal du
monde", aurait affirmé Hegel. On ne peut chercher la sécurité dans de simples espoirs. L'espoir
est quelque chose qu'il convient de consolider en état de réalité, déclare Zygmunt Bauman.
Lubumbashi, Septembre 2026
Joel PENDANI, auteur de “ L’Humanité en peril face au silence
du monde "